ANALYSE
L’acquisition de Chemaf par l’entreprise américaine Virtus Minerals, pour un montant annoncé de 30 millions de dollars, était censée symboliser le retour massif des capitaux occidentaux dans le secteur minier congolais. Mais une enquête de Reuters publiée le 21 avril 2026 place au centre du dossier une question beaucoup plus embarrassante : sur quelles qualifications minières réelles les autorités congolaises se sont-elles fondées pour évaluer Virtus avant de lui permettre de prendre le contrôle de Chemaf ?
La question est particulièrement sensible, car cette transaction constitue le premier investissement physique majeur résultant du rapprochement stratégique entre Kinshasa et Washington dans le secteur des minerais critiques.
Virtus a obtenu l’autorisation du ministre des Mines en mars 2026, suivie de l’approbation de la Gécamines, avant de prendre le contrôle de Chemaf aux côtés de son partenaire indien, Lloyds Metals & Energy.
Une question juridique à laquelle Kinshasa doit désormais répondre
Le Code minier congolais prévoit déjà des sanctions en cas de fausses déclarations ou d’utilisation consciente de documents faux ou inexacts lorsqu’ils servent à obtenir, ou à faire obtenir à une autre personne, un droit ou une autorisation minière.
Deux éléments doivent toutefois être distingués.
Premièrement, Reuters a documenté une exagération de l’expérience minière revendiquée par Virtus.
Deuxièmement, il appartient aux autorités judiciaires ou administratives compétentes de déterminer si les informations fournies dans le cadre de l’acquisition ou du processus d’approbation constituent juridiquement une fausse déclaration au sens du Code minier.
Le dossier soulève donc une question simple pour les autorités congolaises : quels documents Virtus a-t-elle réellement soumis pour démontrer son expérience minière, ses capacités techniques et ses capacités opérationnelles avant l’approbation de l’acquisition de Chemaf ?
Et ces documents devraient-ils être rendus publics ?
La société civile réclame la publication des contrats et l’identification des bénéficiaires
Cette question fait directement écho aux préoccupations soulevées en septembre 2026 par des organisations de la société civile congolaise actives dans la gouvernance minière, lors d’une réunion tenue à Kinshasa du 23 au 25 septembre, sous l’égide du Comité de coordination des actions de plaidoyer sur la gouvernance des ressources naturelles.
Dans leur déclaration, ces organisations ont demandé la publication immédiate des contrats, accords et conventions signés, conformément au Code minier révisé.
Elles ont également appelé à étendre la transparence au secteur minier artisanal et à petite échelle, à la sous-traitance minière ainsi qu’à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.
Surtout, elles exigent la divulgation immédiate des bénéficiaires effectifs, des personnes politiquement exposées, ainsi que des personnes physiques ou morales détenant directement ou indirectement des actifs miniers ou opérant dans le secteur, ainsi que de leurs bailleurs de fonds.
Elles ont également réitéré leur demande de publication en français, au Journal officiel, de l’accord de partenariat stratégique entre la RDC et les États-Unis conclu le 4 décembre 2025.
Cette demande est loin d’être secondaire dans le dossier Virtus.
Si la transaction est présentée comme un modèle du nouveau partenariat entre la RDC et les États-Unis, les citoyens congolais devraient pouvoir connaître les documents utilisés pour l’autoriser, les structures qui contrôlent réellement les actifs, l’identité des bénéficiaires effectifs et les engagements financiers pris par les différentes parties.
Le principe de publication des contrats extractifs en RDC ne date pas de 2026. Le décret n° 011/26 du 20 mai 2011 impose la publication des contrats relatifs aux ressources naturelles, une obligation qui a ensuite été intégrée au cadre du Code minier révisé de 2018.
Un contexte institutionnel qui renforce la demande de transparence
Le contexte institutionnel rend cette demande encore plus pressante.
Lors de la 87ᵉ réunion du Conseil des ministres, le président Félix Tshisekedi a instruit le gouvernement de lancer un audit global et nominatif portant notamment sur le rapatriement des recettes d’exportation minières, la gouvernance des coentreprises ainsi que les actifs miniers de l’État.
L’Inspection générale des finances a effectivement lancé cette mission en juin 2026. En août, elle indiquait que les travaux étaient toujours en cours et que ses conclusions n’étaient pas encore disponibles. La mission concernait près de 200 entités publiques et privées du secteur extractif.
Dans le cas de Virtus, un audit ne devrait donc pas seulement examiner les revenus futurs de Chemaf. Il devrait également répondre à une question préalable : comment les capacités et les références de l’acquéreur ont-elles été vérifiées avant que l’État congolais n’autorise le changement de contrôle ?
Le dossier Virtus met les autorités congolaises face à une exigence de cohérence
Le dossier Virtus place finalement les autorités congolaises face à une exigence de cohérence.
Kinshasa souhaite attirer davantage de capitaux américains et occidentaux dans un secteur historiquement dominé par les entreprises chinoises. Cette stratégie pourrait modifier l’équilibre des investissements dans les industries congolaises du cuivre et du cobalt.
Mais l’ouverture du secteur aux investisseurs occidentaux ne peut conduire à un nouveau modèle de gouvernance minière que si les mêmes exigences sont appliquées à tous.
Si une entreprise chinoise présentait une expérience industrielle impossible à vérifier, la question de la vérification serait légitime. Elle doit être posée exactement de la même manière lorsque l’entreprise concernée est américaine.
La question n’est donc pas Washington contre Pékin, ni les Américains contre les Chinois. La question est l’application des règles congolaises.








